• L'Opium ou la fascination des poètes

     L'Opium ou La fascination des poètes

     

     Pour l'Homme assiégé par la souffrance, l'opium se veut libérateur. Il contribue au désir de l'Homme d'être soulagé de la douleur par une drogue, le remède de la pharmacopée la plus ancienne. L'opium est intimement lié à la recherche de l'évasion d'un quotidien mal vécu afin de pouvoir accéder au paradis que chacun se crée à sa manière: un paradis qui n'est qu' "artificiel" comme le désignait si bien Baudelaire dans son ouvrage éponyme. Surnommé "drogue du rêve", ouvrant  un imaginaire de fantasmes, c'est dans cette recherche que de nombreux artistes en sont devenus de grands consommateurs comme l'écrivain Quincey et plus particulièrement des poètes, figures marquantes de leur époque et dont leur addiction à l'opium fut le point de départ de nombreux de leurs ouvrages, tels que Coleridge, Baudelaire et Cocteau.

     

    I- L'Opium et ses dérivés

     

      L'opium (du grec "opion", qui signifie "suc de pavot") est extrait des graines de pavots blancs L'Opium ou la fascination des poètespapaver somniferum non mûres à partir du jus laiteux, le latex blanc, qui s'écoule de ces plantes principalement cultivées en Orient. Ce dernier s'assombrit au fil des heures sous l'effet du soleil et au contact de l'air. Lorsque la sève est devenue brune, la substance obtenue est de l'opium brut pure. Notons que le papaver somniferum est une plante aux pouvoirs soporifiques mais aussi stimulants.

      Avec des effets thérapeutiques reconnus et indispensables dans la médecine de nos jours, l'opium, dévié de son usage, devient une drogue "dure" et un poison comme a pu le constater Quincey qui en consommait à usage thérapeutique jusqu'à devenir totalement dépendant et écrire Les confessions d'un mangeur d'opium anglais en 1821, où il s'analyse face à son addiction. Ce livre inspirera Baudelaire pour Les Paradis Artificiels

     

    L'Opium ou la fascination des poètes  La morphine (dont la formule brute est C17H19O3N) est le principal constituant de l'opium (2 à 20%) et est une substance directement active sur l'organisme. Nous pourrions également noter qu'elle est le principal alcaloïde* psycho actif de l'opium brut. De même, la codéine, un composé voisin de la morphine, est un constituant de l'opium (entre 0,5 et 5%) directement actif sur l'organisme. Le groupe -OH de la molécule de morphine est remplacé par un groupe -OCH3 qui, dans l'organisme, est remplacé par un -OH. Ainsi, la codéine est transformée en morphine.

    * mais qu'est ce qu'un alcaloïde? D'origine végétale, les alcaloïdes appartiennent à la chimie organique et possèdent des propriétés thérapeutiques et/ou toxiques (la morphine, la cocaïne et la caféine sont des alcaloïdes).

    Les principaux sites récepteurs de la morphine sont situés dans la région médiane du thalamus, une partie du cerveau servant de point d'entrée aux signaux de douleur lancinante, et dans le système limbique appartenant au cerveau primaire, une région étroitement associée aux émotions. La morphine est le premier alcaloïde connu: découverte en 1804, son nom vient de Morphée, le Dieu des songes de la Grèce antique, car elle possède des propriétés analgésiques (=antidouleur). Utilisée quotidiennement en médecine, elle a également donnée lieu à une complication des dépendances à l'opium au cours du XIXème siècle, ou elle obtint le titre de "stupéfiant" au niveau international. En effet la morphine développe une dépendance psychique et physique rapidement, c'est pourquoi la tolérance à la morphine se traduit par une diminution de ses effets lors d'administrations répétées.

    • La morphine, une drogue:L'Opium ou la fascination des poètes

       Comme beaucoup de drogues, la morphine provoque une sensation d'euphorie. La libération de dopamine est à l'origine de la sensation de plaisir ressentie par le consommateur. Plus la quantité de dopamine libérée est importante, plus il percevra cette sensation. Le neurotransmetteur GABA se fixe sur des récepteurs spécifiques situés sur les neurones à dopamine pour inhiber leur libération.  La morphine se fixe sur les récepteurs des neurones à GABA et bloque ainsi la libération des neurotransmetteurs GABA. Par conséquent, la libération de dopamine n'est plus contrôlée et devient plus intense, conduisant le consommateur à ressentir une sensation de plaisir, qui est l'effet recherché par les toxicomanes. (cf l'effet des drogues sur le cerveau ici)

      

                      ci-contre, l'action de la morphine dans la sensation de plaisir au niveau cellulaire

      Notons que la morphine est la matière première de l'héroïne qui est donc un dérivé de l'opium.

    • L'héroïne:

       En effet, lorsque les atomes -OH des deux groupes de la molécule de morphine sont remplacés par des groupes acétyles, -COCH3, on obtient une molécule de diacétylmorphine, également appelée héroïne. Les groupes -OH de la morphine permettent la formation de liaisons hydrogènes. Leur remplacement rend l'héroïne très soluble dans les chaines hydrocarbonées des graisses. Ainsi, elle passe plus rapidement la barrière hermato-encephalique qui arrête les molécules solubles dans l'eau, ce qui n'est pas son cas, et est donc plus puissante. Quand l'héroïne est absorbée dans l'organisme, les groupes acétyles sont éliminés, produisant la morphine qui fournit son action analgésique et surtout euphorisante, qui amène dans la plupart des cas le consommateur à l'addiction. La formule brute de l'héroïne est: C21H23NO5

    L'Opium ou la fascination des poètes

    formule topologique de l'héroïne

     La particularité de l'héroïne est que l'euphorie intense ressentie par le consommateur ne dure que quelques minutes. Il cherche alors à retrouver ce plaisir qui le plonge dans un état artificiel: pour ce faire il doit augmenter les doses. L'héroïnomane cherche dès lors à être soulagé de la souffrance provoquée par le manque. De part sa puissance, on ne peut utiliser l'héroïne comme antidouleur.

      Avec la transformation de l'opium en morphine au début du XIXème siècle puis en héroïne en 1874, la société y obtint un renforcement de l'effet toxique et donc, à terme, des conséquences dont l'overdose qui entraîne une mort immédiate.

     

    II- Historique et littérature: la place de l'opium dans les sociétés

     

      Appelée "plante de la joie" dans les inscriptions de Sumer près de 4000ans av.J.C. , l'opium est la plus vieille drogue du monde. Mais son incontestable succès date surtout de l'époque romantique, dont l'exotisme et l'attrait pour l'Orient sont une des caractéristiques. Sa provenance et le paradis artificiel auquel il permettait d'accéder offraient aux auteurs les portes d'un imaginaire tant désiré, échappatoire du monde qui leur fit ressentir le "mal du siècle" ou "spleen".  En 1799, l'écrivain pré-romantique Senancour fut d'ailleurs l'un des premiers auteurs français à développer le thème de l'usage créatif de l'opium dans ses Rêveries sur la nature primitive de l'Homme.

      " L'opium est à l'opposé de la seringue de Pravaz. Il rassure par son luxe, par ses rites, par l'élégance antimédicale des lampes, fourneaux, pipes, par la mise au point séculaire de cet empoisonnement exquis." a dit plus tard Jean Cocteau. Et il avait raison. L'art du fumeur joua un rôle important dans le succès de l'opium jusqu'à exercer une véritable fascination sur l'imaginaire occidental au tournant des XIXème et XXème siècles. L'opium sera ainsi définitivement réputé "divine drogue". Les fumeries d'opium se multiplièrent en France au cours du XIXème siècle. Ce succès doit beaucoup aux conquêtes coloniales menées sous le second empire et la troisième République en Asie du sud. Les mirages de l'Orient étaient aussi relancés par la guerre de Crimée.  En effet, nous pouvons citer les propos de l'écrivain et marin Claude Farrere, auteur de Fumée d'opium, qui voit sa pipe "tout d'argent vieille et précieuse" lui parler minutieusement de cette Chine méridionale ou il a passé de très douces années auquel sa pipe en bambou verse chaque soir l'ivresse en lui ouvrant "la porte éblouissante des voluptés lucides" qui l'emporte "triomphalement hors de la vie vers les sphères subtiles des fumeurs d'opium".

    L'Opium ou la fascination des poètes

    Fumeurs d'opium - Gravure de Gustave Doré pour Le mystère d'Edwin Drood

      L'état second prodigué par l'opium, également décrit par le poète Jean Cocteau, qui, je cite, "change instantanément une chambre inconnue en une chambre si familière, si pleine de souvenirs, qu'on pense l'avoir occupée toujours" est accentué dans la gravure ci-dessus par le réalisme dont fait preuve l'artiste: les yeux sont hagards, les bouches tordues, les fumeurs gisent ici et là comme ivres morts sous l'action de la drogue, suçant leur poison. L'intérêt suscité par l'art de fumer de l'opium dépasse le monde des artistes pour atteindre le monde politique, comme le montre la thèse sur "l'usage de fumer de l'opium" publié par le diplomate Paul-Emile Botta en 1829.

      La méthode thébaïque extrême-orientale est fondée sur une technique complexe: l'élaboration des instruments utilisés et des manipulations effectuées ont permis de déboucher sur le plus sophistiqué et le plus fascinant des modes de consommation d'une substance psychotrope.

    • Explications:


     L'Opium ou la fascination des poètes La drogue est produite à partir d'opium brut auquel on a ajouté  une quantité déterminée d'eau. Ce mélange est ensuite cuit et filtré à maintes reprises. Avant de pouvoir être fumée, la substance obtenue subit des ultimes manipulations, exigeantes, qui constituent la première étape du "rituel" de l'opium: une longue aiguille est plongée dans le récipient contenant la substance obtenue, puis la faible quantité de la substance se trouvant à son extrémité est soumis à la flamme d'une lampe ad hoc afin d'éliminer l'excédant d'humidité. La goutte d'opium se gonfle alors sous l'effet de la chaleur. Une fois que la consistance désirée est obtenue, elle est façonnée sur le bord du fourneau. La qualité de la drogue consommable dépend en grande partie de cette étape cruciale: si le préparateur maintient trop longtemps la drogue sur la flamme de la lampe ou que celle ci est trop près, une partie des alcaloïdes de l'opium se dispersera par évaporation: leur équilibre est alors altéré et toxicité de la drogue plus importante encore. Dès que la boulette d'opium est façonnée, elle est chargée par un brusque mouvement de torsion de l'aiguille sur le fourneau de la pipe. Cette dernière est en bambou et contient un fourneau amovible au deux tiers de ses 40 à 65 cm de longueur. Le fumeur place ensuite le fourneau de la pipe au-dessus du verre de la lampe. Sous l'effet de la flamme et de l'inclination de la pipe, l'opium se volatilise. Une fois la fumée aspirée à l'intérieur du fourneau, elle est soumise à un changement de température. Adhérant aux parois, les résidus forment le dross, très toxique avec une forte teneur en morphine, qui est ensuite raclé. En effet, Cocteau disait dans son livre sur l'Opium: " le vice de l'opium, c'est de fumer le dross".

    L'Opium ou la fascination des poètes

    Français fumeurs d'opium, couverture du Petit  Journal du 05/07/1903

      Cette nouvelle méthode, venue d'Asie, et qui remplaça le laudanum, fait pénétrer la fumée dans les poumons, les alcaloïdes de l'opium passent ainsi directement dans le système sanguin et arrivent donc dans le cerveau du consommateur de manière quasi instantanée. A l'inverse les autres méthodes de consommation d'opium, comme celle administrée pour le laudanum, sont assimilées par le corps par le biais du système digestif. Les effets sont par conséquent moins intenses et plus durables de part la diffusion progressive des alcaloïdes dans le système sanguin.

      Mais, les effets de l'opium et la modification des états sensoriels qu'il induit ne sauraient être abordés sans citer les célèbres vers du "Poison" de Baudelaire publié dans Les Fleurs du mal et également traité dans l'introduction:

     

                                                  "L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,

                                                    Allonge l'illimité,

                                                    Approfondit le temps, creuse la volupté,

                                                    Et de plaisirs noirs et mornes

                                                    Remplit l'âme au-delà de sa capacité."

     

    Cette définition de Baudelaire des effets de l'opium renvoie, en partie, aux différents modes d'action de la drogue sur les sens du consommateur. Bien qu'il se réfère en l'occurrence au laudanum, ses considérations générales demeurent valables pour l'opium absorbé sous forme de fumée. Le nouveau mode de consommation que constitue la méthode thébaïque extrême-orientale augmente néanmoins la qualité des états sensoriels ressentis par le consommateur rendant ainsi l'opium de Quincey plus "subtil", plus "puissant" et offrant ainsi à Cocteau "[ses] heures parfaites".

    L'Opium ou la fascination des poètes

      Les consommateurs de laudanum comme les poètes Coleridge et Baudelaire sont surnommés "mangeurs d'opium" il ne céderont que progressivement à la pratique du modèle thébaïde extrême-oriental contrairement à Cocteau qui en sera un adepte et qui est, quant à lui, héritier de l'attrait pour l'opium de la génération littéraire qui le précède.

      Les poèmes du Toulousain Maurice Magre illustrent parfaitement le lien étroit établit entre l'opium et l'Orient, à qui les générations littéraires adeptes de l'opium vouaient un culte. Considéré par le littéraire et professeur Max Milner (auteur de nombreux essais sur les poètes et l'influence des drogues sur la littérature) comme "le seul vrai poète de l'opium", l'écrivain aborde dans son poème L'Opium le thème de la culture asiatique:

    L'Opium ou la fascination des poètes            "Je suis le sombre oiseau des vieux soirs d'amertume,

                  J'ai des ailes de jais, je suis magique et beau,

                  J'ensorcelle les coeurs quand je lisse mes plumes,

                  L'esprit des Bouddhas morts habite mon cerveau. 

                  Moi qui suis l'habitant des temples millénaires,

                                                     Je viens planer ce soir chez les civilisés.

                                                     Je suis l'étrange ami de l'homme solitaire

                                                     Et de tous ceux dont le courage s'est brisé."

      Ce poème peut, à lui seul, résumer bien des aspects de la consommation de l'opium par les poètes. (Ces aspects sont évoqués dans cette étude).

      Le succès de l'opium est également du à son prix, peu cher, qui lui permet d'être consommé par toutes les classes de la société, dont il "est descendu visiter les limbes" (Baudelaire, Les paradis artificiels) et surtout les ouvriers pour qui "l'opium est une volupté économique". "Mais ne croyez pas, quand le salaire remontera, que l'ouvrier anglais abandonne l'opium pour retourner aux grossières joies de l'alcool. La fascination est opérée; la volonté est domptée; le souvenir de la jouissance exercera son éternelle tyrannie." -Charles Baudelaire, Les Paradis artificiels-  Cette dernière phrase explique parfaitement l'action de la drogue sur le cerveau, décrit dans le I)Qu'est ce qu'un poison et ci-dessus, dans le I.

      La présence populaire de l'opium est parfois condamnée et ne suscite pas au sein des élites l'intérêt soulevé par l'usage qu'en fait au même moment "l'avant-garde littéraire et artistique". La génération romantique, qui cultivait son isolement et méprisait les bourgeois, trouvait dans le culte de la drogue (le haschisch et l'opium) une ouverture à l'imaginaire qui pouvait stimuler la création littéraire et s'éloigner du quotidien méprisé: le spleen pour Charles Baudelaire. Le poète a pour autant bien conscience de l'artifice de leur quête d'idéal dans l'opium ("cette poursuite d'un faux idéal"), il condamne le piège du Malin, compare la drogue aux "Enfers": ce poison est "un des plus sûrs moyens dont dispose l'Esprit des Ténèbres pour enrôler et asservir la déplorable humanité, l'une de ses incorporations les plus parfaites". Mais il se complaît dans la douleur, le spleen dans lequel il vit le pousse dans ses retranchements et il donne à la souffrance une noblesse morale:

     "Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance  

     Comme un demi remède à nos impuretés

     Et comme la meilleure et la plus pure essence

     Qui prépare les forts aux saintes voluptés." - Bénédiction, Charles Baudelaire

      Pour autant, la prise d'opium par la génération romantique ne doit pas tout au culte de l'Orient et au mal du siècle. Les poètes ont, le plus souvent, commencé à prendre la drogue comme remède jusqu'à en devenir dépendant lorsque l'étape de la "drogue-plaisir" a été franchie. Par exemple l'anglais Coleridge commença à s'administrer de l'opium en 1796 pour soulager ses maux de dents. Un an plus tard, devenu opiomane,  il écrivit le fameux poème Kubla Khan, ou la vision dans un rêve sous l'influence de l'opium après avoir fait un rêve généré par celui-ci. Cette vogue est liée à la préoccupation des médecins, à la même époque, de mieux comprendre l'action d'un remède et de le rendre plus performant. De ces recherches sont nées la morphine puis l'héroïne. Ce dernier est cependant un stupéfiant trop puissant pour des usages thérapeutiques.

    L'Opium ou la fascination des poètes

      En 1845, la loi du 19 jujllet qui avait pour but de réglementer et de surveiller la vente des substances vénéneuses concernant l'utilisation des poisons, condamna les effets euphorisants de l'opium en le faisant figurer sur les substances vénéneuses pouvant être, dans certains cas, fixés par ordonnance.

      L'opium et ses utilisations ont donc toujours suscité de l'intêret et provoqué de nombreux débats. Ce poison fascina les poètes qui lui dédièrent de nombreux écrits contant ses effets euphrodisiaques mais aussi " les châtiments inévitables qui résultent de son usage" avec une analyse assez juste. Certains poèmes, créés sous l'influence de la drogue, mettent en évidence l'état second dans lequel le consommateur plonge suite à la prise de l'opium.


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